Vie de Quartier

atelier 2016 –

 La boulangère

Dès la première fois que je la vis, je fus séduit par la boulangère du quartier dont j’appris rapidement qu’elle s’appelait Stéphanie. Plutôt petite, elle dissimule sous une frange mutine de grands yeux verts discrètement mis en valeur par un savant maquillage noir et des diamants aux oreilles. Accorte, elle ne s’offusque jamais des regards masculins qui peuvent parfois s’égarer dans son décolleté souvent généreux. Mais qu’on ne s’y trompe pas : parlant peu, sous une indifférence apparente, très baudelairienne au fond, elle sait reconnaître les enfants de ses clients, même leur conjoint.

Et pourtant, sous la grâce de ses gestes, le professionnalisme de son service qui charment tant les clients du quartier, qui peut deviner la tristesse de cette femme et de son mari qui enfourne le pain dans l’arrière-boutique ? Qui peut savoir que le nom même de la boulangerie est un hommage à leur fille trop tôt disparue, victime d’une leucémie à l’âge de 5 ans ? Qui peut comprendre qu’on puisse ainsi, en pleine jeunesse, consacrer sa journée entière à son magasin, dès 6 h 30 et jusqu’à 19 h six jours sur sept ? Qui peut imaginer ce qu’elle fait ou pense lorsqu’on ne la voit pas ? C’est tout ce que je sais d’elle. Chaque jour, elle reste pour moi un mystère, tragique mais charmant.

 Monologue intérieur de la boulangère

J’aime sentir mon fils, respirer ses cheveux blonds, m’enivrer de son odeur fraîche, à la fois aigre et sucrée, mélangée à celle de son doudou tellement mâchouillé. J’aime entendre sa voix gazouiller près de mon oreille, essayer d’articuler « maman » ; je m’accroche à son sourire, à ses babillements rigolards. J’aime cette fusion totale entre nous, le temps nous appartient et nous ne faisons plus qu’un comme lorsqu’il était encore en moi. Je voudrais que ces moments durent toujours et longtemps, qu’il reste à jamais mon petit.

Il sait que je l’aime et que la nounou n’est là que pour le faire patienter jusqu’à mon retour. Je voudrais tellement être plus présente, trouver davantage de temps avec lui. Après tout, la boulangerie nous fait gagner suffisamment d’argent pour que nous puissions m’y remplacer plus souvent. Et je sais pouvoir faire confiance à Véronique qui tient la caisse avec la rigueur d’une tenancière de bistrot. Elle me fait d’ailleurs bien rire, avec sa silhouette de matrone, sa grosse voix qui effraye vaguement les clients. Avec elle, le service fonctionne à la baguette : ordonné, rapide, efficace à défaut d’être délicat ou trop courtois. Elle me change des clients, si semblables au fond.

Et voilà que je repense au travail alors que je suis là avec mon fils, sans vivre pleinement l’instant présent, comme s’il y avait un point aveugle dans ces pensées que je ne parviens jamais à saisir complètement. Manon, que j’ai perdue et qui est toujours là en moi, comme un éternel reproche. Une culpabilité injuste dont je ne parviens pas à totalement m’extraire à l’approche de la date anniversaire de sa mort. Mais voilà, la vie continue, elle est dans mes bras et je dois la savourer avec tous ses parfums.

Georges Waszkiel

Yvette la coiffeuse

Yvette est mère célibataire, elle sait que son prénom n’est pas à la mode, mais elle préfère s’appeler Yvette que Mégane. Elle est susceptible mais ne veut pas que cela se voit. Elle sait apercevoir le sourire naissant sur le visage de son interlocutrice quand elle se présente. Elle en souffre, mais ne veut pas que cela se voit. On dit d’elle qu’elle est sèche. Qu’elle est courtoise, mais juste ce qu’il faut. Elle ne cherche pas à attirer la sympathie. On la craint comme on dit dans son village.

Mais c’est vrai qu’elle sait tout sur tout le monde. Normal, elle est coiffeuse ! Avant chaque passage dans son salon, villageoise et villageois se promettent intérieurement de ne rien dévoiler des divers potins en leurs possession. Mais une fois bien calé dans le fauteuil, ils s’oublient, se répandent, en rajoute, disent du mal des autres. Bon Dieu que c’est bon !!

Yvette a une clientèle à l’image de son prénom. Des vieilles. Des mises en plis. Des bigoudis. Des cheveux qui hésitent entre le bleu et le violet. Des vrais vieilles de villages, dures et sèches comme la branche d’arbre prête à casser, à se briser, à mourir.

Yvette ne veut pas mourir dans ce village. Elle voudrait un salon de coiffure dans la grande ville. Elle voudrait coiffer des jeunes. Elle voudrait révéler son talent à une clientèle exigeante. Réaliser des coiffures très techniques. Pour elle, ce qui est beau est forcément compliqué. Dans les séries télévisées de son enfance, les héroïnes ont les plus belles coiffures qu’elle ait jamais vues. Drôles de dames, Wonder Woman, Dallas.

Mais elle a hérité du salon de coiffure de sa tante, situé dans un petit village de Bourgogne. Personne ne veut lui acheter son fond de commerce.

Alors elle rêve qu’une new-yorkaise, de Manhattan de préférence, vienne en vacances dans ce coin perdu de la ruralité franco-française pour se faire couper les cheveux.

Elle sait déjà la coupe parfaite qu’elle fera. Des extensions avec des plumes. De couleurs vives de préférence. Ça c’est « Hype ». Un terme qu’elle a lu dans « Vogue » et qu’elle est la seule à utiliser dans la vallée. Des plumes ! Avec des mèches de cheveux de couleurs en plus, bien sur ! Et du gel pour hérisser tout cela !

Elle a son blog, créé par son beau-frère, pour présenter les photos au cas où, qui sait, une touriste hype viendrait la solliciter.

Aujourd’hui, c’est un grand jour pour Renée. Elle a gagnée, à la kermesse du village, le lot coiffure. Une coupe unique et personnalisée, dit le coupon.

Renée, qui tient son épicerie depuis fort longtemps, a connu la tante d’Yvette. Mais c’est la première fois qu’elle va se faire rafraichir la couenne avec sa nièce. Sa pension ne lui permet pas de plaisir dispendieux. A un jeu « Damart », elle avait gagné un peigne rasoir. Du coup, plus besoin de coiffeuse.

Renée a beaucoup de chance au jeu. Mais elle ne s’en vante pas. Elle ne veut pas faire de jaloux. Régulièrement, avec le « Reader Digest », elle gagne son lot de babiole. Mais elle ne dit rien, elle ne veut pas qu’on la sache frivole, âpre au gain, chanceuse et intéressé. C’est la raison pour laquelle elle travaille sa lassitude. Elle préfère qu’on la croit lasse que lubrique. Qu’est-ce la lubricité ? Si ce n’est l’envie et le plaisir de posséder, sans se croire responsable, les biens de son prochain. Voire son corps.

Et, aujourd’hui, chez Yvette, elle a du mal à dissimuler ses pulsions les plus basses. Elle ressent une vive satisfaction à se faire servir un café. Fourmillement dans la nuque et les épaules, picotement dans la zone rachidienne, suavité du massage capillaire, odeur épicé du shampoing.

Quand elle voit dans la glace Yvette, toute à ses ustensiles pour lui embellir les cheveux, une bouffée de désir lui envahit l’entre-jambe, le bas ventre et le coccyx. Elle le sait, Yvette sera sa maitresse ce soir.

  • 6 H Yvette s’éveille, sans réveil, son horloge biologique lui suffit pour émerger des bras de Morphée. Elle en est fière, elle a lu dans Biba que c’est un signe de grande capacité. Tout est possible pour elle. Une fois levée, elle urine, se pèse, se regarde dans la glace. Débusque le moindre signe d’épaississement.

  • 7H30 Yvette va chercher à la boulangerie son croissant quotidien. A cette heure là, elle croise la quasi-totalité de sa clientèle et elle prend une bonne partie de ses rendez vous. Arrivée chez elle, le croissant fini à la poubelle. Elle a lu dans Marie-Claire les bienfaits de la chrono nutrition ; jambon, œuf, fromage en début de journée voilà une des clefs de son dynamisme.

  • 8h30 Yvette descend pour préparer son salon de coiffures, nettoyage des ciseaux, préparation de la caisse, réassortiment de ses articles. La journée s’annonce longue, pas une cliente de moins de cinquante ans.

  • 11H30 Yvette coupe, rase, frise, met en plis, teinte, sèche des cheveux.

  • 12H00 Yvette écoute les informations et les commente avec sa cliente ;

    • Faut-il mieux être Hollandiste ou avoir une cataracte ?

    • Faut-il mieux habiter la campagne ou s’appeler Kevin ?

    • Faut-il mieux avoir la sistite ou un contrôle fiscal ? Enfin, toute question lourde de sens.

  • 13H30 Lors de la pause déjeuner, elle passe à l’épicerie où Renée lui a préparé son frichti. C’est nouveau, cela c’est décidé hier soir, c’est la gosse nouveauté du planning immuable d’Yvette. Elle a demandé à icelle de payer au mois. C’est plus facile. Même si elle espère secrètement qu’elle n’aura rien à débourser ; qu’il y ait au moins un avantage de se taper une vieille.

  • 15H Elle reprend le travail. Elle a mal aux épaules, aux orteils, le ventre lourd, la digestion lente, elle sent le jambonneau qui veut remonter le long de son œsophage. Symptôme typique du reflux gastro-œsophagien. Elle se doute que son haleine devient fétide, remugle de crème fraiche, d’ail et de graisse de porc. Elle culpabilise, elle s’est vautré dans la gourmandise, c’était bon ! au gout tout au moins. Maintenant, elle regrette amèrement, c’est bien beau de faire des efforts depuis des années pour succomber à la première cuisinière orgasmique qui a su la faire mijoter puis exploser.

  • 19H Enfin, elle ferme son salon de coiffure, prends sa voiture pour aller à la ville où elle pratique du sport en salle. Elle est ravie de la couleur de son collant et de son justaucorps. Elle se lance à fond dans le cardio trainning, les abdos fessiers, les steps. Ensuite, en salle de musculation pour faire des Dips et des Squats. Elle sent que progressivement toutes les toxines s’expulsent de son corps, elle le sait à l’odeur de sa transpiration. Elle a honte, espère que personne ne remarque qu’elle pue.

  • 21H Elle rentre chez elle satisfaite, épuisée, indécise pour Renée. Elle prend un bain au lait d’ânesse, écoute Michel Berger et jean jacques Goldmann. Elle rêve d’être autre, ailleurs et frémit à l’idée de retrouver la peau fripée de Renée.

  • 22H30 elle s’endort devant la télé allumée.

  • Minuit Elle se réveille, vas se coucher sous sa couette.

Yvette s’interrompt pour augmenter le volume de la radio. Une main sur le potentiomètre, ciseaux et peigne dans l’autre. Son regard se pose sur la nuque de sa cliente… les cheveux retenus en l’air grâce à moult pinces. Une nausée l’envahit. Acidité. A si c’était dit. Tout ce qu’elle refoule. Tout ce qu’elle doit avaler. Elle a envie de se lover dans les bras de Renée. Deuxième nausée, sa luette a sentie la texture des aliments qu’elle a ingérés ce midi. Elle n’est pas certaine de vouloir réitérer l’expérience. Était-ce de l’amour ou de la dépravation ? Un acte d’humanité ou de zoophilie ? Souvenir de sa peau fripée. De l’odeur rance derrière le parfum commun numéro cinq. Et pourquoi pas le fameux carré pour se torcher, Dégout qu’Yvette retrouve en fixant la nuque de sa cliente ! Elle a de plus en plus de mal à toucher tous ces cheveux, toutes ces peaux.

Elle se fait violence et retourne à son ouvrage. Elle écoute juste ce qu’il faut les informations pour entretenir un échange avec sa cliente.

Son esprit divague, ses pensées la ramène encore et encore aux humiliations vécues.

« Il faut que je change, je ne peux plus rester dans ce village, je veux être reconnue comme une grande coiffeuse. Mais pourquoi suis-je là ? a cause de ma tante ! Mon père ne voulait pas que je fasse d’étude, il voulait que je sois une bonne bricoleuse.

A ce moment, à la radio, le journaliste interviewe Muriel Robin sur son dernier spectacle. Et celle-ci déclare : «  avec un père qui me laissait un demi centimètre de cheveux sur le caillou, qui m’apprenait à démonter un moteur, difficile de trouver la féminité en moi !!! »

Mon père aussi voulait que je fasse çà ! Yvette s’identifie ; est-ce que je suis assez féminine ? Il me reprochait toujours tout. Rien de ce que je faisais n’était assez bien pour lui. Et quand je pleurais, il m’enfonçait encore un peu plus, me disant que je n’arriverais à rien. Et d’ailleurs, je ne suis arrivé à rien. Coiffeuse pour vielles connes et quelques vieux sodomites qui veulent me pincer le cul. C’est quand la dernière fois que j’ai fait l’amour ?

Nooooon, je ne parle pas de Renée, ce n’est pas de l’amour quand on se pisse dessus, ou alors c’est un autre amour. L’amour de la destruction, le nihilisme amoureux, l’amour rire à mourir. C’est quand la dernière fois que j’ai vu l’amour dans le regard d’un homme ? Il y a bien longtemps. Ai-je été aimé ne serait-ce que par mes parents ?

A la radio le sujet est maintenant sur les violences faites aux enfants. Un psychothérapeute explique que les enfants battus seront de futurs tortionnaires en reproduisant ce qu’ils ont connus.

Et moi se dit Yvette, est-ce que je reproduis le manque d’amour dont je souffre ? Ai-je besoin d’un psychothérapeute pour savoir aimer ?

Elle sent une larme couler lentement sur sa joue, ralentie par l’épaisse couche de fond de teint, qui arrive tant bien que mal jusqu’à la commissure de ses lèvres, le bout de sa langue l’éponge, gout du sel.

Souvenir de l’océan enfant, raillée par ses parents, car elle jouait, riait, jubilait, simplement heureuse avec un enfant trisomique 21, Bourgogne !!!!

Olivier P

 

Rencontre entre la boulangère et la coiffeuse

Mardi, la boulangerie est fermée et Stéphanie en profite pour prendre soin d’elle-même, autant qu’elle le peut. Aujourd’hui, contemplant son beau visage dans le miroir de sa salle de bain, elle trouve que sa chevelure mérite quelque attention et décide de se rendre chez la coiffeuse, Yvette, qui la connaît depuis sa plus tendre enfance et qu’elle apprécie.

Stéphanie sait qu’Yvette peut être dure avec la plupart de ses clientes, mais avec elle au contraire, elle sait être gentille : la beauté de la jeunesse y est sans doute pour beaucoup mais le drame qu’elle a connu avec sa fille a attendri la féroce coiffeuse. Un lien presque filial unit à présent ces deux âmes tourmentées.

« Bonjour Yvette, ma frange a besoin de tous tes talents.

– A la bonne heure Stéphanie ! Que dirais-tu de changer de coiffure ? J’ai là un modèle qui t’irait à la perfection. Car enfin, à ton âge, tu pourrais adopter un style moins sage, vivre avec ton temps, être hype !

– Tu sais ce qu’on dit, Yvette : une femme commence par changer de coiffure, puis elle change de mari. Je n’en suis pas encore là.

– Quelle incomprise je fais ! »

Georges Waszkiel

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Bribes de vie dans un quartier imaginaire – atelier 2013

(toutes ressemblances avec des personnes existantes seraient absolument fortuites…) (ou pas…)

Texte collectif écrit par
Mireille Barelle,
Pierre Buisson,
Lara Dessagne,
Anny Petot,
Marie-Elise Testori.

Les jumeaux

8h25
Des cris retentissent
Au 28 de la rue de Beaune, deux gamins traversent en trombe, sans regarder, il ne passe jamais personne dans cette rue…
Ils font la course dès le matin, se bousculent, s’accrochent
Direction Ecole Montchapet
Ah, ça non !
Ils sont en avance et vont s’ébattre quelques minutes au petit stade tout proche  Le portillon est fermé
Où est le problème ?
Ils passent sous le grillage, les deux en même temps et se lancent sur la piste
Un tour
Deux tours
Au troisième, l’un a ralenti, l’autre l’attend
C’est Xavier qui a flanché, mais quand il rejoint Yves, il accélère et court, court, franchit la ligne d’arrivée le premier, crie victoire, saute de joie
Yves, vexé, l’ignore et quitte le stade ; soudainement, il prend à parti David, un copain, qui passe dans la rue
Comme chaque jour, la journée commence par une querelle
Xavier et Yves rejoignent l’école côte à côte, la mère l’a exigé, mais brouillés
16h30
Fin de journée
Début de partie
Le goûter dans la poche, ils cavalent vers le stade
Un petit détour pour aller chercher Myrtille et Eva deux camarades de classe qui veulent s’entrainer aussi pour préparer le cross interclasses
A peine ont-ils tourné au coin d’la rue, ils ralentissent et s’esclaffent
Rue Claude Houin, ouin, ouin…
Elle est là, à sa place favorite, bien exposée au soleil, en travers du trottoir
Ni une, ni deux, XY s’élancent, accélèrent et sautent en même temps au dessus de Me Bronzée toute l’année couchée sur sa chaise longue
Elle n’a pas bougé
Si, elle a tourné la tête à droite, à gauche
Elle s’assied à présent, étonnée ; elle enlève ses écouteurs, se lève et rie : ah les chenapans !
XY, cachés derrière une porte de garage, frappent dans leurs mains
Gagné !

Le guetteur

Petit homme couleur de mur qui investit à certaines périodes de l’année la rue d’Assas entre le Saint-Nicolas et la DRAC, 150m de faux trottoir. On ne le remarquerait pas, ce n’est que sa présence discrète et persistante qui finit par attirer l’attention ; comme bien sûr il a repéré tous les « riverains » il sait à qui adresser un signe de connivence ; mais s’il m’a localisé, moi je ne sais rien de lui.
Chauve, un peu rouge, le nez épais, un petit ventre sous une chemise tendue, en sandales l’été, une pose verticale très statique, son seul geste est de porter une éternelle cigarette de la main posée sur son ventre, brièvement, vers sa bouche ; le nuage met longtemps à ressortir. Âge indéterminé, plus de 60 ans, moins de 75 probablement.
Qu’attend-il ici ? Quelqu’un ? Doit-il surveiller une porte ? A-t-il un souvenir qui l’obsède ? A-t-il habité cette rue ?
Pourquoi ne parle-t-il à personne ? Une seule fois il m’a remis une enveloppe pour mon voisin, la porte est protégée par un code. Certains l’utilisent peut-être comme messager, s’il n’est pas un espion…
Où disparaît-t-il ? Jusqu’à quand ? Et pourquoi ?
Son absence est finalement aussi intrigante que sa permanence…

Le faux travesti

Lunettes de soleil en plastique rose
Chemisette hawaïenne
Short rouge moulant sur des jambes poilues
Chaussures à talons
… sur un corps usé et un visage fardé, telle une femme de mauvaise vie… et de mauvais goût.
Et surtout, un sourire et des yeux malicieux qui s’illuminent quand ils croisent un regard bienveillant ou amusé. Vraisemblablement son objectif.
On le dit ancien… euh… hmm, non, en fait, on ne sait pas.
Gay, sans doute, encore que…
Amateur de roses qu’il achète chez la fleuriste du quartier pour lui… ou pas.
Un personnage atypique et attachant. Choquant pour certains mais des « certains » n’habitant pas le quartier.
Il ne parle pas, il se contente de sourire en craquelant la couche de rouge aux joues. Heureux d’apporter de la couleur aux habitants de son quartier. Quartier qu’il quitte rarement.
Sauf à la nuit tombée, sur sa mobylette en direction du canal…
Sauf cette fois-là… Une promenade le long du canal, une mauvaise rencontre, des jeunes, fermés, débiles, homophobes qui nous ont volé notre faux travesti.


Le type en short

Il tient sa canne comme il s’accrocherait à son « litron de rouge » : avec ferveur. Avec sa barbe mal taillée et fournie, il vous dit « Bonjour MADAME ! » alors que ce n’est pas dans les habitudes de la rue ni du quartier : on est en Bourgogne ! On se sourit à peine même si on se croise quinze fois par jour.
Ce matin il a encore mis son marcel bleu nuit, celui qu’il a depuis que je le vois passer, 3 ans déjà.
Il dit tout le temps à tout le monde « Fait chaud hein ! » même par moins quinze… Son éternel short, teint couleur caramel mou et fripé me fait regretter celui haïtien de mon amant. Il ferait presque peur avec sa dégaine de SDF, mais pas si SDF que ça en fait, car sa femme est toujours derrière, le visage rond et les cheveux tirés en queue de cheval. Parfois elle le houspille un peu pour ne pas attirer l’attention et des ennuis et porte sur lui un regard malicieux.
Ses spartiates marrons et ses ongles des pieds de la même couleur vous amène à l’imaginer sur son canapé, de la même couleur pour ne pas dépareiller avec sa télé allumée toute la journée et des coussins orange tricotés main par sa belle mère.
Il est jeune encore, la cinquantaine mais en parait 70 à téter la tétine de son litron .
À la caisse de l’Inter, il alpague les caissières qui ne rient plus de ses blagues tant elles sont réchauffées.Un jour on ne le reverra plus, il aura fricoté avec l’eau du canal tant il aura confondu le rêve d’un pommard de 78 à portée de main et le bord de l’eau saumâtre où il aura voulu s’engouffrer.
En le regardant s’éloigner vous l’imaginez sur la Croisette à Nice…
Parfois il disparait longtemps et on la voit passer seule et désœuvrée, il vient d’être hospitalisé et elle vous dit « c’était plus possible il me prenait pour son litron !!!! »


Le dandy

Il ne se passe pratiquement pas de semaine sans que je ne le croise au moins une fois dans mon quartier.
Mince, de petite taille, il se tient très droit pour ne pas perdre un seul centimètre. Son visage ovale aux traits réguliers est encadré par des cheveux noirs très longs attachés en queue de cheval. Il est toujours vêtu avec un raffinement extrême. Il porte des chemises à jabot, des pantalons étroits et des bottes de cheval bicolores. En hiver, il complète sa tenue par une redingote anthracite et en été par un gilet moiré. Il tient toujours à la main une badine. Ce personnage étrange, je ne sais qui il est ni où il habite mais il me fascine.
Je l’imagine descendant un peu dégénéré d’une famille aristocratique ruinée depuis longtemps. Aucun travail ne correspond à la haute idée qu’il se fait de lui-même si bien qu’il vit du RSA. Il habite une chambre de bonne glacée dont un placard où il stocke son précieux vestiaire occupe la plus grande partie. Sa vie est misérable, il se nourrit de sardines en boîte mais dès qu’il revêt son habit de lumière et qu’il sort dans la rue sa badine à la main, il est Gonzague de La Tour Du Guet, descendant direct d’Hugues Capet et sa badine est pour lui comme un sceptre.

Déroulement d’une journée type au quartier…

6h, le quartier s’éveille
Xavier s’est levé le premier, s’est introduit dans le séjour, a ouvert son cartable ; il lit à présent la leçon oubliée la veille
Sa main droite cherche quelque chose_ 2-3-7-8_
Le livre a glissé
L’image est là, changeante
Pas de son, Xavier sait qu’il ne faut pas

Aux premiers tintements des cloches de l’église voisine Gonzague sort une tête prudente de l’amas de couvertures qui recouvre son lit. Ce matin il fait toujours aussi froid. Il faut allumer, même si c’est avec parcimonie, le vieux radiateur à bain d’huile qui réchauffera un peu la pièce le temps du petit déjeuner et de la toilette. En attendant, il retourne frileusement sous ses draps.

7h30

« Le chocolat est prêt. Debout les enfants ! »
Yves arrive seul, catastrophé
Où est passé Xavier, dit-il innocemment ?
La mère a compris
Deux fois cette semaine, il lui a joué le même tour
« Plus de télé pendant le week-end »

Le réveil sonne à 7h30. Pourquoi le réveil ? C’est un rituel. Toute la journée est un rituel. Toilette rapide ; biscottes, café noir.

Il est 7h30, il doit se lever sinon sa prostate va exploser et Joséphine n’aime pas qu’il fasse « pipi au lit » ou dans son seau, « après ça pue !!! » qu‘elle dit comme c’est elle qui vide !!!
« C’est vrai les toilettes c’est mieux !!! » Mais lui il adorait aller au fond du jardin chez sa mémé, enfant, faire ses besoins. Il entendait le chant du coq qu’ils avaient baptisé Pollux comme le petit clown de la télé.

À 8 heures il allume deux bougies sur un modeste autel, fleurs séchées, photos d’une petite famille : papa, maman souriante, un garçon entre eux. Il murmure un monologue incompréhensible.

8h15, il ferme les trois verrous, se dirige vers le tram ; il y a peu il venait en bus, c’était plus long, plus compliqué.

8h30

La maison est à nouveau calme
Elle resterait bien, ce matin, dans son « chez elle »
Souffler
Prendre un bouquin, une revue, rêver
Ne rien préparer pour le soir
La pièce s’est vaguement réchauffée. Emmitouflé dans une très vieille robe de chambre à brandebourgs, Gonzague boit à petites gorgées son thé dans une tasse armoriée, unique vestige d’une splendeur depuis longtemps révolue. Il passe ensuite une bonne demi-heure à sa toilette. N’ayant à sa disposition qu’un pauvre lavabo, il doit se laver morceau par morceau. Puis il s’occupe de sa garde robe qu’il examine scrupuleusement. Aucun détail ne lui échappe. Il recoud ici un bouton, là une effilochure, repasse les volants des jabots, brosse sa redingote, lustre ses bottes jusqu’à ce qu’elles deviennent étincelantes.

Tiens il doit être 8h30, le voisin chante la Traviata dans sa douche, un rituel qu’il ne déteste pas… Mais qu’il frime celui-là avec sa voix de ténor et son crâne luisant comme une boule de pétanque !!! (Parfois il lui pique son journal pour l’embêter). Heureusement que sa moitié ne l’entend pas, elle ronfle encore (celle-là, pour la faire lever faudrait plus !!!)
Le saucisson lui colle aux dents et le pain qu’elle a acheté à l’Inter est trop sec, elle sait pourtant qu’il aime la baguette toute fraîche !!
Mais elle est gentille, trop, des fois ça l’agace. C’est vrai qu’il voulait faire sa marine à Toulon, mais elle n’a pas voulu, elle disait qu’il y avait trop de soleil, de belles filles, du coup depuis il boit, na !!! Et il a fini entouré de vis et de boulons chez Durupt.

8h35 il descend, il ne manquera pas de croiser les jumeaux qui courent cartable sur le dos.

8h45 on lui sert un ballon de blanc au Saint-Nicolas, il n’a pas eu besoin de demander.

À 9 heures il arpente sa rue, premières cigarettes.
Parfois il fait un signe, comme au petit vieux avec sa canne ; ou vers 10 heures à l’homme en short suivi de sa femme qui partent faire leurs petites courses.


11h30

À 11h30, la factrice passe avec son gros vélo jaune. La blonde lui fait confiance et lui laisse parfois des petits paquets à remettre aux riverains, il les connaît presque tous, du moins ceux qui ne quittent pas le quartier pour travailler dans la journée.
Gonzague vêtu de pied en cap sort de chez lui pour sa promenade matinale. Il emprunte toujours le même itinéraire, marchant d’un bon pas car il est soucieux de sa condition physique. Heureusement ce matin les horribles jumeaux qui lui font des pieds de nez et ricanent dans son dos sont à l’école.

Oh il est déjà 11h30, le Marsannay est bien entamé et il ne s’est pas encore lavé, elle va lui hurler dessus !!!! Faudrait lui dire d’aller en racheter quelques « litrons » de plus…
Tiens vlà le « Totorre qu’à jamais tort » (toujours à la ramener sur tout !!!) qui lui fait signe, il va sans doute acheter la viande pour son chat : le Baron, un filou comme son maître.
Déjà midi, elle n’est pas revenue des ses ménages la Joséphine, tant mieux qu’elle se barre, à toujours le coller comme un mollusque !! Il pourrait se saouler en paix enfin !! .


12h, les cloches sonnent

À 12 heures, il entend les cloches, parfois, selon le vent.
Les cloches sonnent et accompagnent la déambulation de Gonzague dans le quartier.

12h, les cloches sonnent. Mais quelle idée d’habiter près d’une église !! L’esprit est embué mais la douleur se réveille d’un coup net, tranchant. L’estomac, terrible. La mâchoire, atroce. Le crâne, indescriptible. Et les souvenirs de la soirée se frayent un chemin jusqu’à son cerveau. Non !! Ne pas les laisser entrer. Oublier, vite ! Aujourd’hui est un nouveau jour. Une pilule rose, celle qui endort.

12 h 15, il a bien mérité son apéritif, un pastis, un seul.
Il achètera dans une boulangerie une quiche, une tourte ou une part de pizza qu’il ira manger tranquillement place de la Rep’ ou au jardin des Ducs en lisant son Bien-Public. Ah non, le Jardin des Ducs est en chantier, ça va avec le Musée.

À 13 h 15 il sera de retour au comptoir, un café noir et un calva, bien sûr.

13h30

Gonzague entre au café Royal où il commande un chocolat et une part de gâteau qui constitueront son repas. Il retire sa redingote, choisit avec soin sur le présentoir les journaux qu’il va lire bien au chaud jusqu’à 16h.

13h30, il ouvre un œil. Aujourd’hui est un jour nouveau ! Il se lève avec entrain pour remplir son rôle, le rôle de sa vie. Une heure, au bas mot, pour s’apprêter, se maquiller, s’accessoiriser.

Il est 13h30 à l’horloge dus salon, le coucou le prévient, va t’habiller !!! Qu’il lui dise en sortant de sa boite TOTORRE t’attend sur le banc prés du canal.

À 14 heures il doit reprendre son poste. Qui l’a demandé ? Personne ; mais il s’y colle. On dirait qu’en fumant, immobile, des souvenirs lui reviennent.


15h

À 15 heures, c’est la distraction quotidienne quand les deux ASVP arrivent en rigolant avec leurs carnets de PV à coller sur les pare-brise. Il intervient toujours pour expliquer que l’antiquaire sera de retour dans cinq minutes. Personne n’est dupe ; l’antiquaire lui fournit ses cigarettes ; les deux agents apprécient quelques tuyaux sur des fréquentations anormales dans le quartier ou dans les deux cafés. Ils lui demandent à chaque fois s’il en pince pour le rigolo-travelo aux jambes poilues.

15h, il entre en scène. Premier spectateur, l’homme muet qui guette sa porte. Impossible de lui arracher un sourire, même avec ses plus belles lunettes et son plus beau short. Cet homme doit être bien malheureux. Mais un jour, il y arrivera !

15h ils ont bien ri avec lui, il lui racontait ses histoires d’INDOCHINE avec les filles, si pulpeuses et toujours souriantes et pas sages du tout, c’était mieux que le porno qu’il voit à la télé !!!

16h30

Fin de journée, début de partie
Le goûter dans la poche, ils cavalent vers le stade
Un petit détour pour aller chercher Myrtille et Eva deux camarades de classe qui veulent aussi s’entrainer pour préparer le cross interclasses
A peine ont-ils tourné au coin d’la rue, qu’ils ralentissent, s’esclaffent
Rue Claude Houin, ouin, ouin…

Elle est là, à sa place favorite, bien exposée au soleil, en travers du trottoir
Ni une, ni deux, XY s’élancent, accélèrent et sautent en même temps au dessus de Me Bronzée toute l’année couchée sur sa chaise longue
Elle n’a pas bougé ; si, elle a tourné la tête à droite, à gauche
Elle s’assied à présent, étonnée ; elle enlève ses écouteurs, se lève et rie : ah les chenapans !
XY, cachés derrière une porte de garage, frappent dans leurs mains. Gagné !

16 h 30 ou 17 heures, selon l’humeur, c’est sa fantaisie, il va repartir vers le tram. Il est content quand il a vu passer les jumeaux même s’il se doute bien qu’ils font des grimaces derrière son dos.
Gonzague est de nouveau dans les rues où il marche fièrement en faisant claquer ses talons. Les regards langoureux de Madame Bronzée-Toute-L’année qu’il croise sur le trottoir ne suscitent en lui que mépris.

16h30. C’est tellement différent avec madame bronzette. Lunatique avec tout le monde, elle semble toujours ravie de le voir. Il faut dire qu’il n’hésite pas à démontrer son admiration sans borne pour cette incarnation de la féminité ! Il a abandonné l’idée du vélo, pourtant tellement plus cute que la mobylette. Le commerçant avait l’air gêné. Mais lui, il n’aime pas gêner les gens. Il veut juste leur apporter du soleil, de la joie, de l’amooooour.

17h Il s’affale sur son canapé, les jumeaux viennent de passer, ils sortent de l’école, toujours habillés pareil (un cauchemar), et il se dit que ça doit être l’horreur de voir son double toute la journée ne face lui il a une sœur c’est déjà suffisant, cette garce qui voulait toujours attirer l’attention du père.

17 h 30, les bougies sont rallumées ; il écoute ses 45-tours sur le pick-up qui n’en peut plus de grésiller.

18 heures les premiers jeux sur la télévision, il écoute à peine, c’est un peu dur pour lui. Mais à cette heure, il peut sortir la bouteille de jaune.

19h les cloches sonnent

19 heures si la fenêtre était ouverte, il entendrait les cloches.

Alors que les cloches sonnent, Gonzague rentre dans sa chambre glacée, s’emmitoufle dans sa robe de chambre, ouvre une boîte de sardines et la mange en contemplant son arbre généalogique qui occupe tout le pan de mur en face de lui.

19h Ah ! l’apéro, plus besoin de se justifier pour boire, il appelle AUGUSTE qui répond pas au téléphone (encore dans ses rêves !) Et voilà ma gonzesse avec ses bas qui vrillent, qu’elle est mal attifée mais qui pourrait lui payer des fringues ?

Il est chez lui, il attend le soir

19h30
« C’est à qui l’tour ce soir ? »
Xavier, jours pairs et Yves, jours impairs, la mère l’a dit, c’est simple
X et Y le savent ; ils aiment la faire enrager ; ils l’aiment à leur manière ; ils aiment rejouer le même rôle ; ils prolongent ce moment à trois, avant de se retrouver seul

20h « Elle regarde THALASSA , j’vais coucher et finir mon Maigret alors ! »

20 h 20 plus belle la vie, mais c’est ailleurs, dans une ville où il y a du soleil.


21h00

21 heures il commence à s’endormir devant le film.
Il fait vraiment trop froid. Gonzague se couche. Les yeux ouverts dans le noir, il rêve comme chaque soir au Grand Soir, celui qui verra la restauration de la monarchie où lui, Gonzague de La Tour Du Guet, descendant direct d’Hugues Capet, retrouvera une existence digne de son rang.

21h, c’est l’heure où il va chercher le grand amour. Mais il hésite…


22h30

Seul parmi les loups, le renard, mais sans la belette partie faire une excursion en Asie

Non, pas ce soir. Il a trop mal. Demain, peut-être qu’il le rencontrera

22h30 « la vlà avec sa robe de chambre rose bonbon , elle va venir se rerecoller, mais bon faut que j’accepte qui me fait vivre hein !! Vous avez une idée vous ? »


Minuit

Nuit noire. Craquements de l’escalier en bois. Un voisin rentre

Minuit, il a mal