Roman épistolaire

L’intrigue : Amours empêchées, un amour entravé par la famille ou la société

Les personnages :

Hubert de Prestignac, le père, 55 ans, compréhensif mais qui refuse néanmoins l’amour de son fils pour Marie, une femme de 40 ans, divorcée ayant elle-même un enfant de 20 ans.

Eléonore de Prestignac, la mère, 53 ans, protectrice à l’extrême.

Le fils, Louis, 25 ans, amoureux fou de Marie

Ils vont écrire chacun une lettre à Marie

 

Lettre adressée par la belle-mère (mère de Louis) à Marie la prétendante de son fils et qu’il vient depuis peu de présenter à ses parents.

Madame,

Souffrez que je vous nomme ainsi plutôt que par votre prénom dont je n’ai aucun souvenir d’ailleurs. Malgré l’affection que mon fils Louis dit vous porter, je ne souhaite entrer dans aucune intimité avec vous. Je ne vous ai rencontrée qu’une seule fois mais cela a suffi à imaginer le style de compagnie que vous pourriez lui apporter.

Mon Louis a besoin d’être protégé, entouré, choyé, dorloté et non d’être au service d’une femme autoritaire et exigeante, sans doute aigrie par des expériences précédentes. Votre âge avancé, 15 ans de plus que lui, ne vous donne nullement le droit d’envisager la vie avec un jeune page prêt à exaucer le moindre de vos désirs, voire de vos caprices. La vie vous a peut-être affectée mais sachez que Louis n’a pas été épargné. Par discrétion et par pudeur, je suis persuadée qu’il ne vous aura rien confié de son passé médical. Dès l’âge de 5 ans, mon Louis chéri, a suivi un lourd parcours au niveau santé. Suite à la détection d’une grave anomalie sanguine, il a subi de nombreuses hospitalisations, enduré de multiples thérapies douloureuses et cela jusqu’à l’adolescence. Son père et moi, surtout moi en l’occurrence, l’avons accompagné sans relâche dans ces épreuves.

Désormais adulte, Louis a besoin d’une vie équilibrée, simple, sans souci majeur, bref classique. Or je vous le dis tout droit : votre différence d’âge, votre situation de femme divorcée, votre statut de mère puisque vous avez un fils, font de vous une personne peu compatible avec les besoins sentimentaux de Louis. Occupez-vous de votre fils, je m’occuperai du mien ! Louis a déjà une mère qu’il n’a en aucun cas besoin de suppléer.

Sans doute pensez-vous qu’il a du sentiment pour vous mais moi sa mère je peux vous affirmer qu’il n’en est rien. Une aventure libidineuse, la fantaisie d’un égarement tout au plus ! Je pense que vous l’avez juste amadoué de façon à servir vos intérêts et manques personnels.

Mon Louis n’ayant en aucun cas besoin d’ une ‘’cougar’’, je vous demande de cesser immédiatement cette liaison qui n’apportera rien à quiconque si ce n’est d’importuner. Il s’en remettra rapidement, j’y veillerai personnellement. En espérant que la sagesse supposée liée à votre âge l’emportera, je vous salue donc à tout jamais chère Madame.

Eléonore De Brétignac

Rosy

La lettre du père :

Marie,

Je ne sais pas si je peux vous appeler ainsi après que nous vous avons si mal traitée. Lorsque Louis nous a présentés, il y a maintenant trois jours, la surprise, je le crains, l’a emporté sur notre éducation. Croyez bien que je le regrette.

Permettez à un homme plus âgé que vous de vous dire à quel point il vous a trouvée digne, lors de ce repas qui a tourné au fiasco. Je voyais Louis, furieux, tiraillé entre son amour pour vous et le nôtre, trahi par les siens, ses parents qui auraient dû ne vouloir que son bonheur. Je vous regardais vous, ayant compris dès la première minute, notre surprise et notre désarroi.

J’observais quel couple vous formiez déjà; je le percevais à de petits signes, un regard échangé, une main qui rassure et apaise. J’aurais voulu trouver les mots justes mais j’en étais incapable. L’histoire familiale se répétait. Je pensais à ma grand-mère, épousant un homme plus jeune qu’elle au sortir de la guerre, frappée d’opprobre par cette petite bourgeoisie de province. Je pouvais ressentir l’humiliation de mon père, moqué par ses camarades.

J’aurais voulu que ce repas n’ait jamais eu lieu, que le foie gras, le sauté de veau et la tarte aux fraises eussent été moins bons.

Vous me direz que les temps ont changé; si mon esprit l’accepte, mon coeur de père se refuse à l’entendre.

Vous récuser, c’est risquer de perdre Louis, que je crois prêt à la rupture avec sa famille pour vous, car il est entier. Je sais qu’il en souffrirait, qu’il en souffre déjà.

Donnez à un père désemparé, du temps et gardez Louis, je vous en prie, des excès de la jeunesse.

Votre dévoué,

Hubert de Prestignac

Christine Barbon

 

Lettre de l’amoureux:

Ma douceur,

Lorsque que tu ouvriras ton ordinateur, comme chaque soir à la même heure, tu ne liras pas mon petit poème de mots d’amour, mais ce texte.

Ce matin, j’ai surpris une conversation entre mes parents. Maman paraissait très énervée, elle gesticulait beaucoup, elle, d’habitude, si calme. Papa l’écoutait l’air surpris.

Maman a dit :

– C’est scandaleux, cette femme âgée, divorcée, mère de famille qui fréquente notre fils

– Hubert, pourquoi ?

– Nous lui avons tout donné, il a reçu une très bonne éducation, il est très intelligent, beau, sportif

– Hubert, pourquoi ?

Je ferai tout pour qu’il ne la revoie plus, j’irai très très loin, s’il le faut. Je compte sur ton aide Hubert.

Papa ne disait rien. Maman posait les questions et donnait les réponses.

Cette femme l’a envoûtée, c’est une intrigante, peut-être qu’elle le drogue à son insu.

Hubert, qu’en penses-tu ?

Je trouve cette femme très attirante, très sexy, elle me plaît beaucoup, je voudrais être à la place de notre fils.

Maman s’est évanouie. Papa est sorti.

Voilà ma douceur, je voulais que tu le saches, car des jours très difficiles nous attendent.

Ton Louis

***Droit de réponse****

Chère Madame de Prestignac,

Je suis une amie de Marie qui m’a informée de votre accueil glacial lors du fameux déjeuner et de la terrible lettre que vous lui avez envoyée. Marie se sent tellement mal qu’elle n’est pas en mesure de vous répondre. Elle m’a chargée de le faire à sa place.

Je pense que vous vous fourvoyez en ayant une attitude aussi rigide. Vous risquez de perdre votre fils ou bien qu’il reste à vos côtés avec le cœur brisé. Souhaitez-vous avoir votre fils de force avec vous ? Est-ce dans l’ordre des choses qu’il reste sans bouger avec vous, sa maman, jusqu’à ce que vous ne soyez plus de ce monde ?

Je comprends vos inquiétudes liées aux problèmes de santé de votre fils, mais ceux-ci sont terminés depuis bien longtemps et votre fils veut vivre, oui vivre tout simplement. Être avec la femme qu’il aime, profiter des beaux jours, du soleil et du chant des oiseaux.

Avez-vous été un jour réellement amoureuse ? Savez-vous quelles conséquences sur la santé de votre fils peuvent avoir le stress d’un conflit familial, le déchirement de devoir renoncer à son amour pour être avec ses parents ? Vous agissez par égoïsme et esprit de possession. Peut-être êtes-vous jalouse de votre fils : vous n’avez pas pu en faire de même de votre temps et vous êtes engluée dans le mariage avec votre mari.

Quoi qu’il en soit, je vous enjoins de revoir vos principes du siècle dernier et de vous ouvrir au sentiment, à l’amour et à la vie.

J’espère que mes arguments seront suffisamment forts pour toucher le fond de votre cœur.

Respectueusement,

Élodie de la Giraudière

Une autre réponse

Bonsoir Louis,

J’avais oublié la vie provinciale, les conventions bourgeoises et bien-pensantes propres à notre chère capitale bourguignonne. Tous ces faux semblants, ces codes surannés, ces principes dépassés, je les ai retrouvé en faisant la connaissance de tes parents. Ce dîner, bien au-delà de mes espérances m’a rajeuni et replongé au siècle dernier, à des temps que je croyais résolument révolu. Comment peut-on encore vivre comme cela ? Tu m’avais prévenu qu’ils étaient somme toute « vieille France », je t’avais pour ma part alerté sur la singularité de notre relation, qui en fait sa force et son éclat. Qui risque de se ternir et s’affadir dans cet environnement étouffant de bonne conduite et de sages pensées. C’était la première et la dernière fois que je rencontrais tes parents. Au risque que « ta douceur » ne se gâte et que ta mère n’enrage. Donnons-nous le choix de vivre notre amour librement, sans entrave et sans le regard désaprobateur des tiens.

Il est temps de s’affranchir des codes d’une autre époque.

Je t’attends.

Marie

Maïté

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Crimes d’amour : un personnage amoureux s’égare et commet un crime.

Laurent Simon, médecin, meurt ainsi assassiné de la main de sa maîtresse Sophie. Quatre personnes : son ami de toujours, médecin comme lui, sa mère, un témoin de la scène et même Sophie, vont lui écrire.

Mon Laurent adoré,

Il n’est pas dans l’ordre des choses que des parents enterrent leur enfant. Ma vie ne sera plus jamais la même après t’avoir perdu, les fleurs n’auront plus le même parfum, la lumière d’été n’aura plus la même beauté. Le chant des oiseaux me rappelle le moment où j’ai appris que je ne verrai plus tes yeux clairs scintillants, ton beau sourire et tes gestes passionnés.

Tu étais mon seul enfant. Je me rappelle comme si c’était hier le moment où j’ai appris que tu étais enceinte, ta naissance, tes premiers pas, tes premiers mots, l’apprentissage de la lecture et plus tard le bac et surtout la soutenance de ta thèse de médecine.

Tu as choisi d’être médecin comme ton père, je veux dire celui qui t’a élevé. Oui, tu as bien compris, tu n’étais pas le fils de celui que tu appelais « papa ». Il se trouve que je n’ai jamais été heureuse avec mon mari et que j’ai vécu pendant des années une histoire parallèle avec un de ses confrères. « Ton père » (j’utilise sciemment les guillemets) en faisait de même. Nous étions si bien organisés que tu n’as rien vu, senti, entendu de suspect. Quand je te voyais, j’avais l’impression de voir mon amant et ses magnifiques yeux bleus.

Maintenant que tu n’es plus de ce monde, il est inutile que je continue cette mascarade avec mon mari. Je vais demander le divorce et vivre enfin mon amour sans me cacher et sans me mentir à moi-même. Mon mari ne sait pas que tu n’es pas son fils. Ce sera notre secret. Il croira que je n’arrive pas à dépasser ta perte. Il aura en partie raison, mais il ne connaîtra pas la complexité de la situation.

Mon cher fils, je regrette que tu te sois tellement investi dans le travail et que tu n’aies pas pris du temps pour toi, vivre en couple et fonder une famille. Je suis aussi en deuil des petits-enfants que je n’aurai jamais. Tu repoussais toujours à plus tard la concrétisation de ta vie sentimentale et familiale. Peut-être avais-tu senti inconsciemment que nous ne formions pas un vrai couple avec « ton père ». Tu n’avais pas le modèle d’une famille qui fonctionne « normalement ». J’en suis profondément désolée. Je le serai perpétuellement.

Ta mort violente a mis fin à ta vie si intense. Le vide a succédé à la profusion des mouvements et des activités pour tes patients. Ironie du sort, c’est une patiente qui t’a sauvagement arraché à la vie. Je me dis qu’au moins, tu ne souffres plus maintenant. Je te souhaite d’être en paix et de te reposer enfin.

À bientôt, mon fils

Je t’embrasse fort,

Maman

Elodie

Lettre de Sophie à Laurent

Tu connaissais tout de moi. Plus que tout autre, tu avais su avec délicatesse accueillir mes douleurs, mes maux, mes peines. Au fil des années, je t’avais laissé palper, caresser, toucher chaque parcelle de mon corps effeuillé. D’abord timide, j’avais petit à petit appris à me dévoiler. De moins en moins farouche, je t’avais exposé mon cou, mes seins, mes fesses et parfois mon sexe. Toutes les maladies étaient bonnes pour sentir ton regard se poser avidement sur moi, Tu te délectais de mes formes et je savais percevoir ton trouble quand tes doigts ou ton stéthoscope glacé suivaient les lignes courbes de mon corps brûlant exposé. Je savais plus que quiconque repérer l’excitation que trahissait le léger tressaillement de ta peau contre la mienne à chaque nouvelle auscultation.

Non Laurent, je n’avais pas besoin que tu mettes des mots sur tes ressentis, j’appréciais d’autant plus que tu conserves coûte que coûte ce ton si sérieux et cette attitude exagérément professionnelle. Elle me rendait folle. Et puis je comprenais vu ta situation que tu fasses ton maximum pour que personne ne perçoive la véritable nature de notre relation.

Après chaque visite, je rentrais chez moi et je m’imaginais salope, me caressant allongée dans mon lit : tes mains moites animant les miennes en des gestes impudiques, explorant loin du cabinet les zones interdites à tes instruments, s’attardant, pinçant, griffant, giflant parfois. Je t’ai toujours payé à la fin des consultations mais tu l’avais compris, c’était moi ta pute.

Je ne me serais jamais abandonné ainsi pour un autre homme… enfin pour un autre homme que Benjamin…

Benjamin le fleuriste… avant toi.

Mais comme lui Laurent, il a fallu que tu ouvres ta gueule. Tu m’as forcé ! Moi j’avais pas envie de te faire mal. Pourquoi t’as porté plainte Laurent ? Tu crois pas que t’aurais pu me parler avant ? Pourquoi vous les hommes êtes-vous si lâches ? Je t’avais pourtant dit que tu pouvais voir d’autres femmes. Tu pouvais même les dégrader, les baiser à loisir, je savais que moi seule comptait. À quoi bon cette comédie ? Pourquoi avoir prétendu que je te harcelais ? Tu croyais que notre relation n’était pas assez passionnée ?

Tu voyais pourtant mes bleus, mes griffures, mes cicatrices. À travers moi, elle était de toi Laurent. J’avais besoin de te sentir dans ma chair, d’être marquée au fer rouge, d’être ton symptôme, ta maladie. Je suis désolé mais j’ai dû te faire taire. C’était pour ton bien… et pour le nôtre.

Avec les cordes vocales et la langue tranchées, la tentation de nous raconter à d’autres ne sera plus si forte… Je te fais confiance.

Mon amour, sache que ton souvenir restera toujours ancré en moi. Je parlerai de toi à Benjamin. Même au pied de l’arbre où je l’ai enterré, il n’a rien perdu de ses qualités d’écoute. Je fleurirai ta tombe en sa mémoire. Je suis certaine qu’il aurait adoré voir ses compositions florales si complexes et si belles posées sur le marbre de ta dernière demeure. Vous allez vous appréciez je crois. N’ayez crainte, j’ai trouvé un autre homme à vous présenter. Oh ne soyez pas surpris, vous savez que je plais. J’ai perçu les regards timides et la façon qu’à Pascal le boucher de frôler la paume de ma main quand il me rend la monnaie.

Olivier.

 lettre au défunt de la part d’un ami

Cher Laurent, cher ami, cher confrère,

Comme tous les matins, je suis assis devant mon bureau. Comme tous les matins, j’entends les chants d’oiseaux par la fenêtre entrouverte. L’air frais, encore humide de la nuit passée fait pressentir une belle journée de début d’été. Comme tous les matins, installé dans ce cabinet médical que nous avons pris ensemble, j’attends les premiers patients, dans ce petit village de campagne où nous avons atterri, nos études achevés par ce diplôme de docteur obtenu brillamment. Quelques allergies naissantes, rhumes des foin ou encore rhumes de cerveau déclenchés par le redoux soudain devraient ponctuer les rendez-vous de ce matin. Le train train quotidien en quelque sorte. Mais ce matin, mon cher Lolo, tu n’es pas là. Tu ne seras plus jamais là. J’ai du mal à m’y faire, à comprendre, réaliser cette terrible irréversibilité des choses à travers la mort, ton décès et le deuil qu’il me reste à faire. Il n’y a qu’un vide abyssal qui me broie les entrailles. Une angoisse oppressante qui me ronde de l’intérieure. J’ai le sentiment que le temps s’est arrêté, que plus rien ne sera plus comme avant. Avant ça. Depuis combien de temps déjà sommes-nous amis ?

Je me souviens de la première année d’étude, puis de la deuxième première année. Des colles, du bachotage, des stages à l’hôpital, des bringues alcoolisés où l’on se lâchait. Du premier mort, de la première opération, du premier macchabée disséqué. De cette envie folle de vivre, de l’urgence de goûter à tout pour faire passer l’idée du temps qui passe et qui transforme les corps. Nos envies folles de changer le monde, et même plus, de le sauver malgré lui. De nos projets humanitaires pour médecins sans frontières. Toujours aider et soigner, coûte que coûte. Pour guérir.

Et toi, tu m’as guéri de la morosité, d’un entre-deux, quelque part entre l’ennui et le désintérêt. Tu m’as accompagné bien au-delà de mes attentes. Tu as toujours été présent comme un frère. Tu faisais partie de ma famille. Tu disais trouver du réconfort, de la sérénité lorsque tu venais passer quelques jours chez mes parents, toi qui semblait mettre beaucoup de distance avec ton père et ta mère. Il y avait chez toi une sorte de fêlure, pratiquement imperceptible. Comme un léger voile qui passe devant le soleil, terni un sourire, assombri un regard, crispe un visage, laisse inachevée une phrase commencée.Tu avais tes secrets et je les respectais, comme un frère de sang, un ami de toujours qui ressent sans savoir, admet sans avoir besoin de comprendre. J’acceptais ta réserve, tes doutes, ta retenue, comme tes accès soudains, de tout, d’envie, d’amour, de colère ou d’humour. Tu étais un trop plein d’émotions et de vie. Je n’aurai jamais imaginé qu’en te présentant Sophie, votre histoire prendrait cette tournure. J’aurai du te prévenir tout de suite. Le secret médical existe-t-il entre confrères, qui plus est, entre amis ? Même si je t’avais prévenu, tu ne m’aurais sans doute pas écouté. Te forger ta propre opinion et suivre ton propre chemin. Aujourd’hui je m’en veux, mais c’est un peu tard. Trop tard.

Maïté

***Droit de réponse***

Dans son tombeau, Laurent se remémore et monologue :

« J’ai pourri; mon corps a été boursouflé par les mouches; j’ai été rongé par les vers. Aujourd’hui je ne suis plus qu’un squelette au fond d’une tombe. Mais je suis resté médecin, j’ai regardé avec intérêt et dégoût la lente désagrégation de mon corps d’homme encore dans la force de l’âge.

Quand je me retourne sur mon passé; les symptômes sont limpides, le diagnostic est clair. Mort, tué par une dingue dont les courbes me rendaient fou. Quand elle rentrait dans mon cabinet, avec ses maladies imaginaires, je ne pensais qu’à la posséder. La chair est faible et mon esprit était parti en vacances.

C’est Nicolas qui nous avait présentés, mon ami de toujours, mon pote des années galère de la fac de médecine, médecin comme moi. Je me souviens avec tant de plaisir de nos fous rires, de nos amours, des bières que nous buvions ensemble que je n’arrive même pas à lui en vouloir. Psychiatre, il aurait quand même bien dû se rendre compte qu’elle n’était pas nette, la Sophie. Mais bon, je n’aurais pas écouté ses mises en garde de toute façon. Bon Dieu, que ça m’a fait mal quand elle m’a tranché la gorge ! D’un coin de l’oeil, j’ai entraperçu à la fenêtre un peintre qui regardait la scène horrifié. Pauvre gars, je pense que ça ne lui a pas fait des chouettes souvenirs.

Maintenant, j’attends maman. Non pas que je veuille qu’elle me rejoigne tout de suite, non. J’ai le temps… mais il va falloir quand même qu’elle s’explique. Ainsi mon père n’était pas mon père et je n’en ai jamais rien su. Décidément pour un médecin, je ne perçais pas bien les secrets de l’âme humaine. Fichue vie, fichue mort. »

Christine Barbon