Nouvelle masquée

*Masque bleu*

Je dois crier, je hurle !

Ma bouche béante, la langue rouge, avec son encadrement de dents blanches régulièrement alignées fixe votre attention.
Derrière mes yeux d’or je vous contrôle, vous ne vous en doutez pas.
Ma peau d’émail bleu-mordoré calme vos réticences ; hypnotisme.
Ma chevelure vous aurait rassuré ; mais crinière peut-être ?
Remarquerez-vous enfin les crocs de carnivore qui pointent sous mes yeux, et les cornes qui s’érigent sur mon crâne ?

Humanité et bestialité, je ne cache rien ; mais vous, que masquez-vous ?

Pierre B.


Masque ta joie !

Patrick est un jeune professeur de biologie génétique de l’UB. Il a 38 ans, paraît rondouillard mais serait en fait plutôt trapu comme un rugbyman. Teint rose et front un peu dégarni, il paraît sympathique et exerce un certain charisme sur ses étudiants qui l’écoutent captivés.
Ce soir d’hiver il neige sur le campus quand il quitte la salle des professeurs de la fac de sciences. Il a été retardé en passant au labo par un de ses doctorants qui avait massacré une culture bactérienne. Personne en vue, les étudiants qui ne sont plus au RU se terrent dans leurs chambres.
La cloche du tram résonne dans la nuit. Il va le manquer, combien de temps à attendre le suivant ? Pas de parapluie, la neige lui colle au front et dans les yeux. Bref, il sent la mauvaise humeur monter ! De tous ses étudiants, combien sortiront du lot ?
Mais non, comme tous les ans, il les verra s’épanouir, s’intéresser à une discipline dont ils n’envisageaient pas toutes les perspectives. Mais lui, ils ferait bien de se secouer s’il ne veut pas mourir de froid. Une grande inspiration et il commence à courir. Derrière lui la cloche du tram …
Alors il repense aux gènes de l’homme-chasseur, nomade dans la savane. Depuis combien de temps n’a-t-il pas vraiment couru ? Il commence à allonger sa foulée, sur l’herbe, entre les rails, poursuivi par le train.
La cloche est impérative derrière lui. Mais sur les quais de la station Érasme, les étudiants frileusement abrités sous les toits de verre l’ont aperçu et applaudissent. Dans un élan qui lui vient du fond des âges il accélère.
Il se sent poursuivi par un fauve et il ne devra sa survie qu’à ses jambes. Heureusement ce fauve doit s’arrêter pour reprendre son souffle et laisser monter les étudiants qui se massent à l’avant. Il a un peu d’avance pour traverser le boulevard et se ruer vers l’Hôpital Central.
À peine a-t-il pu apercevoir la silhouette multicolore au milieu de la pelouse * ; la figure d’un chaman, la bénédiction d’un dieu oublié. Il ne peut pas prier, son souffle est haletant ; les bons esprits sont derrière lui qui supplient le conducteur du tram de patienter avant d’appeler la régie ou de faire intervenir la police municipale.
L’hôpital est en vue. L’arrivée ne passe pas inaperçue avec la silhouette d’un coureur qui se découpe dans les phares du tramway, la cloche hystérique, les hurlements des étudiants à l’intérieur de la rame. Les infirmiers, brancardiers et personnels qui fumaient frileusement dehors comprennent l’anormalité de la situation.
Ils devinent qu’ils ont là un client pour le service des urgences et se précipitent à sa rencontre. Affolement de Patrick à bout d’oxygène, il croit être agressé par une bande de sauvages, il hallucine, il lui semble voir une face bleue ignoble à la gueule ouverte. Un malaise le prend, le crissement des roues d’acier sur les rails, il tombe. Le monstre se penche sur lui ; l’infirmière a oublié d’enlever son masque hideux. Pas très malin ce jeu de déguisement en ce jour de carnaval ! De grands enfants ces hospitaliers !
Patrick à la renverse tend les mains vers cette face effrayante. Il est à peine surpris de sentir qu’elle se détache, qu’elle reste dans ses mains. Il la retourne et la voit en creux, les couleurs sont neutres, c’est apaisant ! Il plaque le masque sur son visage alors qu’on le porte sur une civière.
Son corps tressaute sur le brancard, ses jambes s’agitent comme s’il courait encore ; on le maintient, on l’emmène. À travers les deux trous minuscules des yeux du masque il ne voit que le visage doux et rassurant d’une jeune femme blonde penchée sur lui.
Il est touché par l’attention qu’elle lui porte, il ne peut s’empêcher de plonger au plus profond de son regard, il y trouve ce qu’il aurait dû chercher depuis longtemps.
Ils vécurent heureux et ils eurent beaucoup d’enfants …
* L’Anti-Robot de Karel Appel, (cherchez sur le Ouèbe, NdA)

Pierre B.


Une visite étrange

Clotilde vient de fêter ses vingt-deux ans au club de sport où elle passe le plus clair de son temps ; dès qu’elle est libre, elle hante les salles de musculation et les complexes sportifs.
Célibataire, elle n’a pas de comptes à rendre ; à personne.
Une obsession, le sport : elle sculpte son corps.
Quelques amies ont adopté le même rythme, ou presque !

Ses entraînements l’accaparent plus que ses études qu’elle a choisies par défaut :
musicologie, pourquoi pas !
Elle a beaucoup de temps libre, c’est ce qui l’a séduite.
Elle joue du piano depuis l’enfance ; mais l’instrument ne prend plus la place qu’il avait durant les années-lycée.
Elle répète chez elle un week-end sur trois et au piano-bar proche de la fac, une à deux fois par semaine ; c’est peu, mais cela lui convient.
Au bar, elle joue à présent des morceaux de jazz qu’elle n’a jamais appris mais qu’elle interprète avec aisance ; elle se surprend à improviser.

Le dernier cours de la journée à peine terminé, elle a tout regroupé dans sa sacoche fourre-tout ; elle se précipite hors de l’amphi, hors de la fac. Elle dispose d’assez de temps pour aller s’entraîner. Malgré la neige qui commence à tomber, elle part en vélo, elle verra bien ce soir.

Au club, la salle des machines est à demi vide ; elle peut s’exercer et suivre le programme de janvier, sans réfléchir, presque comme un automate.
Après une douche tonique, elle plonge dans le bassin et enchaîne les longueurs :
crawl, brasse, dos, crawl… ; elle aime s’immerger, elle aime la sensation de l’eau qui l’enveloppe, elle glisse dans cet élément souple, doux, malléable, vivant ; elle aime sentir ses muscles en mouvement, contraction, relâchement, étirement ; elle aime ces rythmes.
Est-ce elle qui se propulse ou l’eau qui la propulse ?
Depuis deux ans, elle suit ce programme soutenu, elle est heureuse. C’est ce qu’elle préfère : nager, courir, pédaler, ramer sur sa machine à muscles, le nez dans le guidon.
Elle est le centre de son monde.

Le monde peut tourner sans elle.
Pourtant un infime changement vient perturber sa journée.
Jean, qu’elle a rencontré à une soirée quelques jours auparavant, doit passer la voir chez elle en fin de journée.
Elle a invité deux copines.
Elle abrège les exercices de relaxation afin d’avoir un peu de temps seule, avant leur arrivée.
Ce rendez-vous la dérange, sur le trajet du retour, elle ressasse : « Je ne serai pas prête ; pour une fois, un garçon me plaît ; j’ai pensé à lui maintes fois aujourd’hui ; quoique, je suis curieuse et impatiente, c’est tout !
Et je n’ai pas suivi les infos depuis plusieurs jours !
J’ai bien fait d’inviter Anne et Florence, le temps paraîtra moins long et elles me diront ce qu’elles en pensent…
Et s’il ne venait pas ? »
En chemin, elle s’aperçoit qu’elle est rentrée en autobus ; elle est vraiment perturbée ; elle récupèrera son VTT demain.

Au tabac-presse en bas de chez elle, elle prend Libé et un magazine de bricolage, « je paierai jeudi » dit-elle au buraliste en lui faisant un signe.
Dans la cage d’escalier, elle croise Frida en coup de vent et un nouveau voisin sur le palier.
Chacun court, l’une au boulot, l’autre chargé de courses à trier, ranger, cuisiner, offrir peut-être ?

Enfin chez elle, elle sort quelques toasts et des fruits.
Pas de repas le soir : ils  iront au resto peut-être, et elle, ira courir.

Les copines arrivent en avance ; c’est l’occasion de se détendre et de plaisanter pour un rien, comme d’habitude. C’est bon.
Une sonnerie !
Elle ouvre la porte d’entrée : personne, mais un colis imposant se trouve sur le palier ; sur le dessus, en grosses lettres noires, son prénom CLOTILDE est écrit comme avec un tampon ; elle se penche au dessus de la rampe, aucune présence n’est détectable.

Elle saisit vivement le paquet, entre chez elle et le pose aussitôt sur le tapis du salon-séjour-chambre : si c’était une bombe ?
Elle va claquer la porte qui était restée entrebâillée.
Elle reprend le colis et le porte avec délicatesse  à son oreille ; elle n’entend aucun bruit.
La curiosité l’emporte ; elle déchire le papier kraft qui l’enveloppe, ouvre le carton largement.
Elle regarde, s’interrompt, regarde à nouveau de plus près…
Elle se redresse subitement, recule d’un pas, détourne les yeux, va s’asseoir, abasourdie.

Ai-je bien vu ?
une forme floue sous mes yeux, mais une image nette dans ma tête
un long nez percé à son bout par un petit bois effilé
un œil en amande
un large front conique
des cheveux rassemblés compacts au dessus du crâne
des dents serrées d’où ne pourrait sortir aucun son

Ses amies restent un court moment embarrassées ; puis Florence poursuit le déballage.
Elle sort avec précaution un objet léger, protégé par du papier-bulle, le libère de cette peau artificielle, puis elle le regarde sous toutes les coutures, elle le fait tourner sur lui-même.
Est-ce un masque ?
Dubitative, elle l’observe encore, quand Anne s’en empare, le place sur sa tête.
Anne parade devant ses amies ; elle avance, tourne sur elle-même très digne, repart ; elle ébauche quelques pas de danse, frappe le sol du pied gauche puis du pied droit, accélère ; elle s’immobilise soudain et se met à trembler de tous ses membres.

Stop Anne s’écrit Florence !
Arrête !
Clotilde est tombée dans les pommes.
Vite de l’air, du secours, un voisin, le Samu, les pompiers !
Pas d’affolement Florence, il faut l’allonger, desserrer sa ceinture, ouvrir le col de son chemisier…
Rien n’y fait, elles appellent le Samu.

Le lendemain, Clotilde se réveille dans une chambre inconnue, sombre, calme.
Un silence pesant l’oppresse. Elle revoit la scène de la veille et s’interroge : elle a rêvé, rêve encore.
Elle voit des nuages de terre rouge,
des danseurs hypnotisés par un chaman,
un personnage camouflé sous des étoffes bariolées
Elle a vu cela,
Elle a dansé avec eux, elle !
C’est un film ?
Un mauvais film pour s’être dérobée ainsi, pour avoir perdu connaissance.

Mais d’où vient-elle ?
En quoi est-elle concernée par ces souvenirs ?
Autant dormir,
Et tout revoir ou tout oublier…

A son réveil, Jean est là, attentionné,
Il rit de bon cœur,
« Alors cousine, c’est vrai que l’on ne s’est pas vu depuis longtemps, remets-toi ! »
« Ils m’ont sauvé ! »
« Tu m’as sauvé le jour de ce rituel alors que tous me croyaient perdu. »

Clotilde fronce les sourcils, réfléchit ; son visage s’éclaire
« C’était donc toi, hier ! »
Ses pensées circulent entre passé et présent, s’embrouillent, se démêlent successivement.
Tout un pan de son vécu d’enfant se dévoile aujourd’hui.

M.B.

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