La vie mode d’emploi

La vie de l’immeuble: 11 rue Crubelier

Tout ce qu’on a trouvé dans l’escalier de l’immeuble :

des bottes crottées

des parapluies dégoulinants

des sacs poubelles pleins

des patins à roulettes

des trottinettes

des charentaises

des tapis brosses

des plantes vertes

des bouquets de fleurs

des couscoussiers d’emprunt

des chats qui attendent l’ouverture de la porte

des mots de rappel ou de rendez-vous ou d’insultes ou de requête

Des papiers

Une clé perdue

Une semelle décollée de sa chaussure

De la poussière, de la poussière, de la poussière

Des canettes (vides)

Des mouchoirs en papier

Des mouchoirs en tissu

Un slip d’homme

Des boutons de vêtements

Des préservatifs (déjà visiblement utilisés)

Le Ninnin d’un enfant

Le règlement de copropriété

Un ticket de métro

Des miettes de pain

Un accusé de réception

Un clou tordu

Un trousseau de clés

Un morceau d’une lettre de rupture déchirée

Un bérêt basque

Un petit jouet en bois en forme d’éléphant

Une barette à cheveux

Annick, Claude, Fabrice

 

LES HABITANTS

 Habitant du 3ème étage à gauche :
Léon Porcher aime à se regarder dans le miroir du fond. Il s’y voit en entier. Vérifie chaque jour le bon état de sa personne. La soixantaine approchant, il ne veut surtout pas s’abandonner au temps qui passe. Les cheveux en apparente liberté, bouclent tout autour de son visage mat et font ressortir ses yeux noirs si perçants. Une légère teinture brune donne l’illusion d’une jeunesse éternelle. Les quelques rides ne sont que d’expression et le léger embonpoint synonyme de joie de vivre. L’allure générale est correcte et même élégante.

Devant son miroir il s’étire, se grandit, s’enroule, se déplie, entretient ainsi, son allure de félin, surnom donné quand il avait quinze ans seulement !

Félin, c’est cela, celui qui se déplace en silence, celui qui retombe toujours sur ses pattes, celui qui n’a pas de prédateur.

Léon Porcher aime par dessus tout ces longs moments de contemplation où il peut se dire que le monde va-t-en guerre, que tout fout le camp, que le navire dérive mais que lui, tient et tiendra toujours la barre.

Il est là, bien d’aplomb, inébranlable et seul, délicieusement seul.

Léon Porcher n’aime pas beaucoup les autres. Leurs conversations l’ennuient, leurs tracas ne sont pas les siens, leurs réflexions ne sollicitent pas la sienne.

L’homme est un être sociable lui a-t-on dit. Il a essayé d’en côtoyer quelques uns sans jamais y trouver le moindre intérêt. Ni enrichissement, ni compassion, ni affection.

Sa société est toute entière à l’intérieur de son miroir.

C’est dans le salon qu’il aime se pavaner sur le parquet ciré, à essayer sans relâche des entre-chats qui le font atterrir irrémédiablement au pied du canapé.. Il s’amuse comme un fou. A lui tout seul il est une bande de jeunes comme le dit la chanson dont il transforme à plaisir paroles et mélodie. Grattant frénétiquement sur sa guitare il se flatte de tous ses admirateurs virtuels.

Près de la cheminée aux bûches électriques, le chat s’est arrêté de ronronner. Autre félin aux griffes d’acier qu’il aiguise méthodiquement sur les coussins de laine dont les fleurs en reliefs commencent à se détacher. Le chandelier en cuivre risque bien de tomber encore une fois et laisser sur le plancher un creux profond. Les voisins du dessous risquent bien, eux aussi et, une fois de plus, de taper au plafond dans l’espoir d’obtenir un peu de calme et de silence.

Annick

 

 

Habitant du  troisième à droite

Simon Limbres, c’est le fils unique d’Annick et de Jean-Pierre. Je les ai connus tous les deux au travail, séparemment, à des époques distinctes, sans d’ailleurs savoir qu’ils avaient vécus ensemble un moment, qu’ils s’étaient aimés, vraisemblablement, ou, en tous les cas, au moins momentanément le temps de concevoir Simon. Ils s’étaient sans doute banalement séparés quelques mois ou quelques années plus tard, peut-être quand Simon avait 3 ans, ou 5 ans, quand ça n’allait plus entre eux, parce que Jean-Pierre buvait ou qu’il s’approchait trop prêt de ses stagiaires et qu’Annick n’avait plus envie – maintenant que Simon était là – de continuer à vivre avec un homme aussi triste, qui ne la désirait plus ou qui en désirait d’autres.

Depuis, ils avaient chacun fait leurs bagages, vendu à perte l’appartement conjugal car le temps pressait et mis des kilomètres entre eux. Déménagement, garde alternée, anniversaires partagés ou multipliés par deux ou quatre, Simon avait connu tout ça, vécu tout ça dans une relative indifférence. Toute angoisse exprimée induisant inévitablement chez sa mère une importante culpabilité, Simon avait choisi de se taire et s’était occupé à faire du démontage et du remontage d’ordinateurs sa passion.

Aujourd’hui – et c’était cela l’incroyable nouveauté – sa mère partait s’installer à Lyon avec son nouveau mari qu’elle avait épousé il y a 3 ou 4 ans et lui, Simon, fils unique d’Annick et de Jean-Pierre, 18 ans et demi, allait vivre seul dans un appartement, se créer de nouvelles habitudes sans qu’Annick ne soit derrière lui à lui demander de passer à table, ou de penser – quand même – à mettre un peu d’ordre dans sa chambre. Il se disait là, maintenant, dans son appartement du troisième étage au 11 de la rue Crubellier ou “Curbelier”, comme avait cru le lire sa mère sur le site de l’agence immobilière, qu’il y était carrément bien dans cet appart, qu’il avait sacrémént bien mené son affaire, tenant bon face à sa mère qui voulait l’emmener dans ses valises et lui faire poursuivre ses études à Lyon, qu’il allait épater tous ses potes avec sa vie en appart à 18 ans. Il se disait tout cela en tirant intensément sur sa cigarette, accoudé à la rembarde de son minuscule balcon pas d’ailleurs franchement plus grand qu’aucune des autres pièces de son appartement mais qui était, ce soir, à la tombée de la nuit, le plus bel endroit sur terre pour Simon Limbres.

Fabrice

Habitant de la première chambre de bonne à gauche

Louis est étudiant. Il a 23 ans. Depuis deux ans, il occupe la chambre de bonne à gauche au dernier étage de l’immeuble.

Louis a été très vite repéré par les autres occupants de l’immeuble. Il ne monte pas les escaliers des cinq étages ; il les avale à une vitesse prodigieuse. Son grand corps enjambe les marches deux à deux. Sa vitesse d’ascension fait voler tout autour de sa tête sa longue chevelure blonde. Il semble toujours hilare, comme si on venait juste de lui raconter une super blague. Bien que visiblement pressé, il salue toujours toute personne qu’il croise d’un « bonjour » tonitruant, ce qui fâche la vieille rombière du premier qui cancane : « Il pourrait dire bonjour MADAME ; ce serait poli ».

Arrivé à sa chambre, il cherche sa clé dans chacune de ses poches, fouillant parfois plusieurs fois la même. Dès qu’il est entré, il referme la porte en la projetant violemment sur le chambranle. Puis, silence. On ne l’entend plus.

Pourtant, si on tend une oreille attentive, on entend sa guitare. Autant il est apparu agité dans l’escalier, autant on le devine calme maintenant. Assis sur son lit qui occupe la plus grande partie de sa chambre, il caresse sa guitare, il laisse ses mains aller sur les cordes. Il a les yeux dans le vague ou bien peut-être contemple-t-il le mur d’en face orné du portrait de Che Guevara et de la célèbre photo de Brel, Brassens et Ferré réunis.

De toute la nuit on ne l’entendra plus. Au matin, il sortira, claquera violemment sa porte et descendra l’escalier en avalant dans ce sens les marches quatre à quatre.

Claude

Habitante de la 2ème chambre de bonne à droite

Elle a pour habitude de faire le tour de son 9 m2 chaque matin, très lentement et en scrutant le bout de ses pantoufles jaunes en forme de Titi, le Titi à Grominet. Ce n’est pas un toc, c’est juste un tic. En plus, elle souffre d’une phobie qui lui empoisonne la vie. Cela lui est tombé dessus sans crier gare lorsque les enfants du voisin d’en-dessous lui ont arraché brutalement son cabas des mains, alors qu’elle venait de faire ses courses chez l’épicier au coin de la rue.

Depuis, elle ne met plus les pieds dehors, même pas hors de sa chambre. Ils l’appellent la blondasse du 12. 12, c’est le numéro inscrit sur la porte. Elle a pourtant un prénom et un nom. On ne peut lire que son prénom à côté du bouton de la sonnette. C’est Colette.

Elle a aménagé son 9 m2 simplement : un lit pour une personne, une lampe de chevet achetée dans une brocante il y a longtemps, et une table carrée avec deux chaises en bois, dont une plus usée que l’autre. Entre l’évier et la kitchenette, on peut apercevoir une assiette à soupe, un verre, une cuiller, une fourchette et un couteau.

Un ordinateur portable avec un écran de 17 pouces trône sur la table carrée. La page d’accueil d’un site web occupe toute la place sur le « desktop ». Elle comporte surtout du texte, toutefois surplombé par une bannière fleurie, principalement des marguerites. En-dessous, on peut lire « Le blog de Colette : chronique d’une célibataire en vie, un peu, beaucoup, passionnément …. ».

Dominique

RENCONTRES  ENTRE HABITANTS

Rencontre entre Léon et Mr Cuiboeuf

Ce matin, Léon est particulièrement furieux. Monsieur le maire et son adjoint viennent de sonner pour lui déposer son panier garni, celui que la municipalité attribue généreusement à chaque début de nouvelle année, à ses administrés de plus de soixante dix ans.

Léon n’a pas soixante dix ans !

Il ne les a pas. Il ne les fait pas.

Sa colère atténuée il commence l’inventaire du panier. Pas intéressant, sinon il le garderait. A qui, le refiler ?

Il consulte le registre des habitants de l’immeuble. « Ah, un monsieur de quatre vingt quatre ans, au cinquième étage ! C’est tout à fait pour lui ! »

Il ferme sa porte à double tour. Grimpe les escaliers trois par trois avec son agilité de lynx. « dring…» il se met sur le côté pour éviter l’indiscrétion de l’oeil de bœuf.

Il attend.

La porte s’ouvre.

– Monsieur Armand ?

– Armand c’est mon prénom, jeune homme, appelez-moi monsieur Cuitboeuf. Un peu de respect tout de même !

– Ah, excusez-moi. Monsieur Cuitboeuf, en ce début d’année 2001 je vous apporte ce présent.

– Ce quoi ?

– Ce présent ! Un panier garni. De quoi pouvoir régaler tous vos amis.

– Non, merci, je n’ai besoin de rien. Au diable les démarchages !

– Mais c’est un cadeau ! Tenez, laissez-moi entrer deux petites minutes et nous ferons l’inventaire ensemble.

Armand bougonne, ronchonne, ouvre plus grand sa porte, passe devant.

Léon le suit sur la pointe des pieds.

Dans la cuisine, la table est bien encombrée : un ordinateur, une tasse et une théière, quelques miettes de biscottes. Le maitre de maison repousse tout au fond et découvre en silence le contenu du sac.Il voudrait lire les étiquettes mais il n’y voit plus guère même avec ses lunettes. Léon commente pour lui, imagine des recettes.

Pour la première fois de sa vie, il ne se trouve plus seul face à son miroir. Ce vieil homme, au final n’est pas si antipathique. Il lui laisse carte blanche pour ouvrir tiroirs et buffet à la recherche d’épices, d’ingrédients adéquats

Après une heure, les escargots sont enfournés, les asperges dressées sur un plat avec une vinaigrette dans le bol, la bûche est entourée de bougies rouges et vertes., les clémentines dessinent un chemin de table, la bouteille de mousseux attend encore un peu sur le rebord de la fenêtre. Il reste à trouver deux assiettes propres, des couverts. Chacun y met du sien.

La nuit sera courte. Ils vont se régaler.

Annick

 

Rencontre entre Louis et Ali

Avant d’ouvrir la porte de l’immeuble et de se propulser dans les escaliers, Louis ne manque pas de jeter un coup d’œil discret à gauche, sur la lucarne de ce qui doit être le local à vélos. Il le fait chaque jour car il a remarqué que, très souvent, derrière la vitre il y a un petit bonhomme qui observe la rue. Louis a tenté un sourire, un regard appuyé, mais le môme ne semble pas le voir.

Alors quand Louis a regagné sa chambre et saisi sa guitare, c’est au gamin qu’il pense. Il aimerait tant le rencontrer. Ce serait un peu le petit frère qu’il n’a jamais eu. Ils seraient tous les deux dans la chambre. Ali raconterait sa vie, son petit quotidien, parlerait de ses parents. Louis est certain qu’Ali pourrait lui répéter les contes que sa maman lui chuchote pour l’endormir. Ali parlerait du pays lointain d’où viennent ses parents ; il ne l’a jamais visité mais il sait certainement l’imaginer. Ali chanterait dans une langue étrangère. Louis lui ferait aimer le son de la guitare. Il y aurait aussi des moments de silence. Ne rien dire mais être bien ensemble. Louis parlerait peu. Ce n’est pas son genre les grandes discussions.

Louis joue avec les cordes, la musique se répand. Ali est assis à l’autre bout du lit. Ses yeux peu à peu se ferment. Louis est heureux. Il a quelqu’un à protéger.

Claude

Rencontre entre Louis et  Ludivine Dupont (?)

“Euh… Salut, Simon, j’habite au troisième… Je voulais savoir si je pouvais t’emprunter du… euh… du… du sel ?! Non, c’est nul, du sel, c’est vraiment trop nul. C’est du Pierre Richard, en pire.N’ importe quoi… Du feu ? Non, ça va pas, ça va pas, ça va pas ! Quel gros lourd se taperait trois étages pour aller taper du feu ?! C’est vraiment pas crédible du tout… Un truc à manger alors ! Non, ça se fait pas non plus et puis ça fait vraiment crève-la-dalle, c’est pas sérieux, ça…

Un service ! Ça, c’est bien ! Tu lui proposes un service : Salut, c’est Simon, j’habite au troisième. Je voulais te dire que si t’avais besoin de… euh… que quelqu’un s’occupe de ton chat quand tu pars en week-end et ben, moi, je veux bien. C’est pas mal ça, c’est pas mal du tout même ! Ouais, sauf que s’occuper du chat, ça peut faire ambigü… Du genre grosse allusion bien chelou… Bon ça va pas non plus quoi… Pfff, j’vais pas y arriver. [pause] Son ordi ! Mais oui, bien sûr, son ordi ! Tu lui proposes de lui nettoyer son ordi, de lui mettre son antivirus à jour, de lui mettre un bloqueur de pop-ups, un anti-malware et tout et tout ! Yes, ça, c’est un bon plan ! [pause] Bon, reste juste à trouver le moyen de lui dire quand je la croiserai…

Fabrice

Rencontre entre Colette et  Mauricette

Il est 7h, je me réveille. Du coin de l’œil, je guette mes pantoufles en forme de Titi, comme tous les matins.

Quelque chose a changé pourtant.

Est-ce à cause de la date ? On est aujourd’hui le 1er janvier 2000.

J’ai vraiment très mal dormi. Je me suis réveillée en sursaut au milieu de la nuit, tenaillée par une crise d’angoisse. Ils avaient prédit un gros « bug » informatique à partir de minuit pile, à cause du 2 de 2000. J’ai pensé que j’allais perdre mon blog, lui qui me rattache au monde, à la vie quoi !

Mais non ! A minuit une, j’ai enclenché mon PC et tenté d’ouvrir ma page d’accueil. Ouf, elle est toujours là !

Quelque chose a changé pourtant.

Dans mon visuel en haut de la page, il y a des tulipes au lieu des marguerites. Rassurée, je me suis recouchée.

Il est 7h. Je regarde vers l’entrée de ma chambre. Quelqu’un a glissé une enveloppe rose sous la porte. Elle est à portée de main. Du fond de mon lit, je l’attrape et l’ouvre fiévreusement : « Je m’appelle Mauricette. Je suis votre voisine du 4ème à gauche. Tout comme vous, je suis restée chez moi la nuit passée ! Que diriez-vous de l’idée qu’on boive un thé ensemble ? Je suis libre dans l’après-midi. Je viendrai frapper à votre porte ».

Dominique