« Je te souviens »

En résonnance avec le spectacle « Je te souviens » de Benoît Bradel présenté du 29 mars au 1er avril 2016 au TDB, voici un texte collectif.

 

De ne pas oublier la première fois où je suis restée seule à la maison une journée entière

Je me souviens de m’être demandé où vivait une cousine dont mes parents parlaient souvent

Je me souviens du danseur François Malkovsky

Je me souviens du jour où Il est parti

Je me souviens comme il t’était difficile de parler de tes émotions

Je me souviens quand je voulais ressembler à un acteur célèbre

Je me souviens quand j’ai décidé d’arrêter de fumer

De ne pas oublier ce professeur de langue qui nous terrorisait

Je me souviens d’avoir essayé de retenir une leçon d’histoire sans jamais y parvenir

Je me souviens de ne pas avoir compris pourquoi Elle n’était pas là

De ne pas oublier que je n’ai jamais osé dire à mon père combien je l’aimais

De ne pas oublier qu’à l’âge de douze ans, je récitais avec ma soeur un poème de Victor Hugo :

« murs villes et ports, asiles de morts, mer grise où… »

Je me souviens d’avoir inventé avec une amie des scènes de cirque et de les avoir jouées devant quelques voisins

Je me souviens que je croyais pouvoir retenir les tables de multiplication, sans les apprendre au delà de cinq

Je me souviens que ma grand-mère disait souvent : « tiens-toi droite », « manges, tu ne sais pas qui te mangera »

Je me souviens d’avoir joué aux dames avec mon père

Je me souviens de mon premier travail rémunéré, effectué pendant les vacances scolaires

Je me souviens qu’à l’école maternelle, nous avions écouté « Une nuit sur le mont Chauve » de Moussorgsky

Je me souviens que je rêvais d’habiter à la montagne

Je me souviens de cette citation : « Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes »

De ne pas oublier cette ritournelle haïe : « à la pêche aux moules… »

Je me souviens mon 1er jour dans cette école, en plein milieu de l’année. Tous ces regards qui me scrutaient, me jugeaient probablement. J’étais si petite, engoncée dans ce manteau cousu main, bien trop grand pour moi

Je me souviens que ma mère me disait tout le temps …. Non, elle ne me disait rien en fait

De ne pas oublier qu’à l’âge de 9 ans, je n’étais qu’une petite fille

De ne pas oublier qu’en 1979, je n’avais que 16 ans

De ne pas oublier la 1ère fois où je me suis dit que je ne devais pas avoir peur de montrer la petite fille en moi

De ne pas oublier ma ritournelle préférée « il était un petit navire … ». Imaginer un navire qui n’a jamais navigué me rend très triste

Je me souviens de mon 1er baiser. C’est lui qui m’a embrassé. Beurk !!!

Je me souviens d’avoir essayé très fort, …. En vain

Je me souviens de ne pas avoir compris … pourquoi tant de cruauté à mon égard

Je me souviens ne pas avoir compris pourquoi j’aimais tellement ce type, alors qu’il me mentait tout le temps

Je me souviens du jour où j’ai réalisé que je ne pouvais pas avoir confiance en lui

Je me souviens quand j’ai décidé d’aller courir 1fois par semaine autour du lac. Il y a des décisions qui décidément prennent du temps à se concrétiser

Je ne me souviens d’aucune citation. Cela ne veut pas dire que je ne suis pas cultivée

Je te souviens des bouteilles de petits pois qu’il fallait faire sortir avec une tige en fer. 

De ne jamais oublier mon carnet, ma gomme et mon crayon de papier.

Je te souviens d’avoir essayé de faire une course à pied. 

De ne pas oublier de nettoyer mon frigo.

Je te souviens des jupes culotte, de jadis, de Julien, de mon journal intime, de ma jeunesse, de mes nuits sans fin. 

Je te souviens quand je voulais être danseuse professionnelle. Ca a duré deux mois…

Je te souviens des appareils photo argentiques. 

Je te souviens la moissonneuse batteuse et des douches de blé en maillot de bain dans la benne du tracteur. 

Je te souviens avoir essayé d’être en retard.

Je te souviens que je rêvais que je faisais pipi !!!

De ne pas oublier que la première fois où j’ai coupé mes cheveux, je les ai cachés derrière le radiateur de la salle de bain. De ne pas oublier que ma mère s’en est vite aperçue…

Je te souviens de pépère et mémère près. Je te souviens de pépère et mémère loin.

De ne pas oublier qu’enfant, je rêvais de sauver le monde de l’ennui.

Je me souviens que flottait dans l’air la douce odeur de ton parfum mélangée à l’odeur âcre du tabac. Tu étais partie.

Je me souviens qu’à chacun de nos fous-rires, le souffle de la vie se frayait de nouveau un chemin jusqu’à mes poumons et s’évaporait ainsi le poison dans l’air saturé des couloirs du collège.

De ne pas oublier ta minuscule main serrant fort mon pouce, comme si ta vie en dépendait.

Je me souviens ce regard malicieux d’enfant dans ton corps d’adulte.

Je me souviens de la citation de Christian Bobin :

« Ecrire comme un boxeur enfonce le cuir rouge d’une rage dans la poitrine des anges du vide. »

Je me souviens m’être oubliée devant la porte d’un atelier d’écriture et m’être retrouvée, 20 ans plus tard, devant la porte d’un autre atelier.

Je me souviens, c’est bon signe. Gratitude.

Mireille, Dominique, Virginie, Alexandra